IA et performances scolaires : quelle représentation de l’humain ?

Pour introduire le sujet :

J’ai eu envie de vous proposer cette réflexion suite à la lecture de quelques messages sur Twitter qui m’interrogent personnellement au niveau de la prise de conscience de ce que l’on peut parfois demander à un apprenant dans une logique de recherche de performance optimale quasi permanente. Certes, la plupart du temps les messages exprimés et les illustrations utilisées en appui de ces messages partent plutôt d’un bon sentiment qui vise à la réussite optimale de l’élève, du lycéen ou de l’étudiant. Ceci dit, de mon point de vue, cela interroge aussi quand même la représentation que l’on peut se faire de l’homme dans un contexte où les intelligences artificielles sont de plus en plus présentes et peuvent agir, sans doute de façon parfois inconsciente, sur les comportements humains.

Une première question qui me vient à l’esprit :

Dans la vie pratique, il ne me viendrait pas à l’idée de solliciter ma voiture en permanence au maximum de ses capacités ; d’une part, je tiens à la préserver afin qu’elle dure, d’autre part, je suis préoccupé aussi par sa consommation en énergie… et pourtant ce n’est qu’un objet. Le parallèle va peut-être surprendre, voire peut-être même choquer quelques uns, mais je prends néanmoins le risque de le faire ici. En effet, j’ai parfois le sentiment que l’on demande à l’humain bien plus que ce que l’on oserait exiger d’objets familiers auxquels on tient et que l’on veut préserver d’une usure trop rapide. C’est un peu le sentiment que j’ai parfois à travers des lectures qui proposent des stratégies qui permettraient à un apprenant d’être toujours au maximum de ses possibilités, sans se poser la question de sa capacité à être en permanence dans cette recherche de performance. Ne devrait-on pas de temps en temps se poser aussi la question des effets des stratégies que l’on met en place sur une possible usure trop rapide de l’Être que nous traitons ? Ceci pose la question de la représentation que l’on se fait de l’humain, du sens que l’on met derrière la réussite, de la conception que l’on peut avoir d’une vie réussie… Celle-ci doit-elle uniquement se faire sur des critères de performances ? À quels moments  parlons-nous d’équilibre, de qualité de vie… Quelle place laissons-nous à ce qui est, de mon point de vue, l’essentiel dans l’accompagnement de la personne dans son développement ?

Quel lien avec les intelligences artificielles ?

Les intelligences artificielles atteignent aujourd’hui des niveaux de performance impressionnants. L’évaluation de ce niveau de performance atteint se fait généralement par comparaison avec ce que peut faire un humain. Pour illustrer ce propos les exemples sont aujourd’hui nombreux, en voici quelques uns :

  • les robots seraient-ils bientôt prêts à remplacer les juges dans les tribunaux ? Ce sujet fait aujourd’hui l’objet de publications qui laissent à penser qu’on en est sur le chemin.
  • dans le domaine du jeu, dès les années 90 l’homme s’est confronté au robot sur des parties d’échec à un très haut niveau, chacun pourra se remémorer le match opposant le champion du monde Kasparov et l’ordinateur Deep Blue qui s’est concrétisé par la victoire de la machine.
  • plus récemment on a franchi une étape de plus qui ne peut que nous interroger. Celle-ci a été franchie par Google, qui, même si il y a eu volonté d’en atténuer la portée par les initiateurs, pose quand même des questions fondamentales qui doivent être prises en compte. En résumé, l’expérience de Google Brain a consisté à mettre en face à face deux intelligences artificielles qui dans les faits ont développé un nouveau codage de communication fonctionnel entre les deux machines qui a semble-t-il totalement échappé aux ingénieurs qui travaillaient sur le projets et qui n’ont pas été en mesure de décrypter ce nouveau langage. Cette expérience est relatée avec un titre évocateur : « L’intelligence artificielle de Google a-t-elle dépassé l’homme ? » (Source : Le Point Tec & Net du 8 novembre 2016). La réponse à la question n’est sans doute pas simple et je n’ai pas la prétention d’en apporter une ici car je n’en ai pas la compétence, mais la nature de cette question est néanmoins essentielle et celle-ci doit être posée.

Quel lien peut-on faire avec notre sujet de départ ?

Jusqu’à présent, la comparaison entre l’homme et la machine avait tendance à laisser un avantage à l’humain, même si, à travers de nombreux exemples, la machine a déjà prouvé depuis longtemps qu’elle était en mesure de produire une meilleure qualité de résultat que l’humain ; c’est par exemple le cas dans la précision de fabrication d’objets, de possibilité de reproduction à l’identique, de sa capacité à travailler longtemps et sans baisse de rythme, etc. Ce qui est nouveau aujourd’hui c’est que la comparaison se fait au niveau de l’intelligence qui jusque là donnait clairement la supériorité à l’humain et qui aujourd’hui est interrogé. Ceci fait courir un risque nouveau qui pourrait conduire à des dérives inquiétantes pour l’humain si la comparaison avait pour objectif de vouloir faire acquérir à l’homme les caractéristiques d’une machine devenue ultra performante y compris au niveau de l’intelligence. Cela interroge donc aujourd’hui les stratégies et visées que l’homme est capable d’imposer à ses pairs et il est sans doute légitime de se demander si la société actuelle ne conduit pas parfois à attendre que l’homme soit totalement et tout le temps disponible avec une performance stable, durable et optimale. Ceci devrait nous conduire à réinterroger ce qui définit l’humain et qui le caractérise par rapport à la machine qu’il fait évoluer quand même un peu à son image au point d’entretenir aujourd’hui une concurrence. Cela doit donc aussi à notre niveau exiger une prise de recul par rapport à des choix pédagogiques qui, s’ils partent pourtant d’un bon sentiment, supposent pourtant un niveau et une nature d’exigence qui ne sont pas forcément en phase avec ce qui caractérise les êtres humains. Ces choix trop centrés sur des apprentissages bien définis doivent aussi laisser la place à des champs plus ou moins formels qui correspondent à des besoins humains qu’ils ne faut pourtant pas oublier sur le plan de l’épanouissement et du développement global de la personne.

Une remarque pour terminer :

Pour éviter toute erreur dans l’interprétation de cet article je tiens à préciser que l’idée ici n’est pas de critiquer le progrès technologique, bien au contraire. D’ailleurs, le sens même du mot progrès est imprégné de valeur positive, la question ici est davantage orientée sur une invitation à réfléchir sur la relation « homme-machine » afin que la dernière reste bien au service du premier, l’inversion du rapport entre ces deux composants ne serait plus un progrès mais une régression.


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